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Le cocon de l’Oubli
L’Oubli. Ses abysses. Son cocon. L’oubli qui sculpte la délivrance dans le cœur de l’oubliant. L’oubli qui sculpte la souffrance dans le cœur de l’oublié.
Il était une fois l’Oubli qui cherchait son oubliant. L’Oubli était très exigeant. Il aurait pu choisir de se nicher dans le cerveau d’une vieille dame atteinte d’Alzheimer, mais ç’eut été trop facile à ses yeux. Il aurait pu s’incruster dans le cœur d’un jeune enfant, il n’aurait eu aucun mal à s’y faire une place mais, là encore, ç’eut été un manque d’ambition. L’Oubli aimait les défis et celui qu’il s’était choisi était de taille : faire oublier son premier amour à quelqu’un qui n’était pas prêt de l’oublier. Il avait jeté son dévolu sur Tristan, 25 ans, diplômé d’architecture, actuellement placé en invalidité pour cause de dépression. La cause de cette dépression s’appelait Savannah. Et pour l’instant personne n’était encore parvenu à l’oublier, encore moins Tristan.
L’idylle n’avait pourtant pas duré longtemps et, si le Temps avait correctement fait son boulot, l’Oubli n’aurait pas eu à intervenir. Mais le Temps avait connu quelques petites difficultés à s’écouler, phénomène que ce dernier ne justifiait d’aucune manière. Il s’était senti aspiré par un trou noir qui l’attirait en arrière dont il n’était parvenu à échapper. Le Temps continuait à couler pour d’autres cœurs, dans d’autres têtes, mais l’un de ses filaments s’était roué dans l’esprit de Tristan. C’était comme si le Temps s’était coincé une patte dans un piège et il avait beau secouer sa patte de toutes ses forces, l’esprit de Tristan semblait hermétique à ses secousses, pétrifié dans un temps qui n’était plus le temps de personne, un temps qui n’était plus un temps puisqu’il restait immobile, immuable. Sourire éternel de Savannah, écho infini de sa voix, miroitement de ses gestes, empreinte de son souffle, braises sans cesse ravivées d’un souvenir. Du Temps, il ne restait plus que la morsure.
Au fond, l’Oubli se fichait pas mal que le Temps, une fois de plus, ait manqué à sa tâche. Ce n’était guère la première fois que le Temps se plaignait d’être grippé, happé, méprisé, distendu, dilaté, abrégé. Le Temps se plaignait toujours de ne pas être traité de façon égale. L’Oubli avait pris l’habitude de réparer les erreurs du Temps, de colmater les brèches et Dieu sait s’il y en avait à combler. A la différence du Temps, l’Oubli avait le temps. Il n’était tenu par aucun calendrier, sinon par la possibilité que la Mort prenne les devants et assigne à Tristan une amnésie totale et définitive. Dans le cas présent, cette possibilité s’avérait ne pas être qu’une possibilité mais une réelle probabilité.
L’Oubli décida de ne pas y aller par quatre chemins et d’adopter, en premier lieu, une tactique qui avait fait ses preuves : présenter à Tristan une autre fille. Il fallait que cette fille, bien évidemment, soit plus inoubliable que Savannah. L’Oubli passa en revue les différentes filles qu’il avait eu l’occasion d’effacer tout au long de sa carrière, comptabilisant pour chacune le nombre d’interventions ainsi que leur niveau de difficulté, espérer ainsi trouver une fille capable de susciter un souvenir tenace, ne tolérant la rivalité d’aucun autre souvenir féminin, capable d’éclipser le sourire éblouissant de Savannah et surtout de dissoudre le bleu-violet de ses yeux. Mais l’Oubli se rendit vite compte qu’il était malaisé d’évaluer le caractère « inoubliable » d’une personne, celui-ci tenant autant aux caractéristiques de l’oubliant qu’à celles de l’oublié. Ainsi, prenez, par exemple, Sophia qui était restée gravée dans l’esprit de Arthur H. durant 17 années et le double dans celui de Serge A. Pouvait-on attribuer ce record à Sophia, à sa seule essence ? Sophia qui – sans vouloir lui manquer de respect – ne se démarquait ni par son intelligence ni par sa beauté ? Parmi la vingtaine de conquêtes de Sophia, Arthur H. et Serge A. étaient les seuls à avoir présenté de tels symptômes d’attachement. La question était donc l’éternelle et épineuse question de la vie : Est-ce le monde qui est sombre ou mon regard qui l’assombrit ? Après avoir passé en revue ses registres, l’Oubli resta perplexe. Existait-il une seule personne qui soit intrinsèquement inoubliable ? Rien n’était moins sûr…
Avant d’agir, un état des lieux s’imposait. L’Oubli souhaitait évaluer l’ampleur du désastre, quantifier la place que Savannah occupait dans l’esprit de Tristan, comprendre à quel point celui-ci était gangréné par l’aura de la jeune fille. Ce n’était pas une chose aisée, car les souvenirs s’évaluent moins par leur étendue que par leur qualité. Le niveau de coriacité d’un souvenir résulte d’une subtile alchimie entre l’oubliant et l’oublié, alchimie qui en détermine la couleur et la texture. Certains souvenirs semblent recouvrir l’esprit de part en part, mais l’Oubli en vient à bout d’un simple éternuement, comme s’ils n’avaient jamais été qu’un voile de poussière. D’autres souvenirs, en revanche, n’occupent qu’une infime partie de l’esprit, mais ils aiment à se nicher dans des endroits particulièrement inaccessibles, à partir desquels ils distillent goutte à goutte leur poison.
Pour guérir Tristan, l’Oubli devrait se nicher au cœur du Bleu, le bleu le moins bleu qu’il ait eu le loisir d’effacer. Un bleu qui semblait tout droit sorti de l’imagination d’un peintre, ou plutôt de sa maladresse, comme si la palette des couleurs s’était malencontreusement renversée dans le regard de Savannah, le bleu et le rouge accidentellement rencontrés, donnant au bleu des accents de violet. L’Oubli savait que, de toutes les couleurs, la couleur bleue était la plus difficile à éliminer de la mémoire d’un homme. Parce que le Bleu se loge dans un endroit bien spécifique du cerveau, le même endroit que celui qui, selon Freud, préside à nos rêves. Et cela faisait très longtemps, un temps incalculable, que l’Oubli et l’Inconscient étaient entrés en guerre. Il était donc inutile de tenter de négocier avec l’Inconscient ; jamais il n’accepterait de céder la moindre parcelle de son royaume.
L’Amour fût réveillé en sursaut par l’Oubli. Il n’avait pas envie d’ouvrir, se demandant Quel est l’importun qui vient me déranger ? Me débusquer ? L’Amour n’aimait pas être dérangé. Il avait envisagé de s’étendre de tout son long sur l’horizon de Tristan durant quelques années, voire quelques décennies – il ne savait pas encore exactement. L’Amour ne prédisait jamais rien à l’avance. Lui et le Temps se vouaient une parfaite indifférence. L’Amour aimait le hasard, l’instantanéité des rencontres qui, un instant avant, ne se seraient pas produites et, un instant après, se seraient manquées. La grande loterie de l’Amour. Mais l’Amour devinait que ce n’était pas le hasard qui frappait à sa porte pour lui annoncer qu’il avait gagné le gros lot. C’est pourquoi sa porte resta close. Vexé, l’Oubli alla frapper à la porte voisine. La Haine, qui n’avait jamais sommeil, lui ouvrit aussitôt. – Il faut que tu m’aides expliqua l’Oubli. Il faut que tu traques l’Amour, il faut que tu lui arraches les viscères. Il faut que tu le tortures jusqu’à ce qu’il se résigne à quitter le cœur de ma prochaine proie. Aussitôt l’Oubli eut-il donné de nom de Tristan, que la Haine soupira, adoptant une mine abattue : – Hélas, je ne puis rien pour toi. J’ai déjà tout essayé concernant ce jeune homme mais son cœur est trop pur. L’amour a tout infesté. Il ne reste plus la moindre fissure où s’immiscer. – Je suppose que Jalousie a échoué elle aussi. – Et Amertume et Colère et Rancœur. Seul Tristesse est parvenue à s’accaparer une place. Mais tu sais comment elle est, elle s’infiltre partout ! – Et difficile à déloger, la vicieuse, ajouta l’Oubli qui commençait à être contaminé par la présence de la Haine. Sur ce, ils prirent congé l’un de l’autre. La Haine repartit traquer l’Amour et l’Oubli se retrouva seul, guère plus avancé qu’auparavant.
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